Que pogne-t-on alors ?

Daniel Grenier, Françoise en dernier, 2018, couverture

L’autre jour, sur Twitter, @ysoboy opposait deux conceptions de l’expression pogner le fixe.

D’une part, celle du Wiktionnaire : «Tomber dans un état de rêverie ou d’hébétude temporaire.»

D’autre part, celle de la suite logicielle Antidote : «Faire une obsession de.»

Conclusion ? «Il me semble que la définition dans Wikipédia (associée à la rêverie) est bien plus près de l’usage courant que celle dans Antidote.»

Compliquons un peu les choses en nous tournant vers trois dictionnaires, le premier plus sérieux que les deux suivants.

Dans son Trésor des expressions québécoises (éd. de 2015), Pierre DesRuisseaux a une entrée à «Fixe» : «Pogner [poigner] le fixe (sur qqn). Fixer longtemps qqn ou qqch., s’amouracher, s’enticher de qqn» (p. 151). On notera que DesRuisseaux glisse de «qqn» à «qqch.».

Léandre Bergeron, en 1980, présente deux expressions : «Avoir le fixe — Le regard lourd de sommeil. Pogner le fixe — Figer sur place» (p. 227). Il en ajoute une l’année suivante : «Pogner le fixe pour quelqu’un — Être épris de quelqu’un» (p. 101).

Compliquons encore les choses avec un passage du roman Françoise en dernier de Daniel Grenier (2018) et l’expression avoir le fixe :

Sam a démarré et elles ont roulé derrière lui pendant une heure ou deux, à une distance qu’elles jugeaient «normale», et elles ont pouffé de rire en répétant le mot plusieurs fois. Il n’y avait personne d’autre sur l’autoroute, seulement elles dans leur Volks et lui dans son camion. Françoise avait le fixe sur la vieille plaque d’immatriculation, une plaque souvenir, verte et dorée, du centenaire de la Colombie-Britannique. 1858-1958. Elle avait le fixe sur le numéro, 322-658, en sachant très bien que c’est le genre de chose dont elle se souviendrait probablement des années plus tard, quand elle raconterait son voyage avec Sam à quelqu’un qui se montrerait intéressé. Non, pas aux membres de sa famille, à des inconnus rencontrés par hasard (p. 145).

Tant de mots, si peu d’heures.

 

Références

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise, Montréal, VLB éditeur, 1980, 574 p.

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise précédé de la Charte de la langue québécoise. Supplément 1981, Montréal, VLB éditeur, 1981, 168 p.

DesRuisseaux, Pierre, Trésor des expressions populaires. Petit dictionnaire de la langue imagée dans la littérature et les écrits québécois, Montréal, Fides, coll. «Biblio • Fides», 2015 (nouvelle édition revue et augmentée), 380 p.

Grenier, Daniel, Françoise en dernier. Roman, Montréal, Le Quartanier, coll. «Polygraphe», 16, 2018, 217 p.

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Auteur : Benoît Melançon

Professeur, chercheur, blogueur, éditeur, essayiste, bibliographe, chroniqueur radiophonique épisodique, conférencier. Préfère Jackie Robinson à Maurice Richard.

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