Les seins de Ginette

C’est parfois difficile à croire, mais l’Oreille tendue a déjà été jeune. Dans ce temps-là, le groupe Beau dommage commençait sa carrière. Non seulement l’Oreille achetait ses disques — c’était bien avant l’audionumérique —, mais elle assistait à ses spectacles.

Elle s’est donc un jour retrouvée dans un auditorium scolaire à écouter Michel Rivard, une des voix du groupe, chanter un de ses succès, «Ginette». Souvenez-vous : «Avec tes seins pis tes souliers à talon haut.» Mais pas ce jour-là, où Rivard remplaça «seins» par un synonyme, au grand plaisir de la foule boutonneuse : «Avec tes djos pis tes souliers à talon haut.»

Djos ? Au Québec, dans la langue populaire, le mot est en effet synonyme de seins.

Ainsi, dans Gros mots (1999) de Réjean Ducharme, il est question de «djeaux» (p. 74, 83, 123, etc.) et de «rack-à-djeaux» (p. 74). Ce dernier terme est un synonyme de soutien-gorge, que Ducharme ramène parfois à sa plus simple expression : «Elle n’a plus non plus porté de soutien, que je jugeais superflu» (p. 64).

Cette synonymie entraîne trois remarques.

La graphie du mot n’est pas fixée : Ducharme choisit «djeaux» et l’Oreille a pensé spontanément à «djos», mais Léandre Bergeron propose «Jos (pron. djô)» (1980, p. 284).

Si sein peut être employé au singulier, cela ne paraît guère être le cas de djos / djeaux / jos.

Enfin, et surtout : quelle serait l’étymologie de ce mot ? Le mystère règne.

 

[Complément du 8 février 2012]

Un lecteur de l’Oreille tendue, appelons-le L’Homme-de-bien et remercions-le, découvre ceci dans le logiciel d’aide à la rédaction Antidote :

Étymologie

Du nom propre Jos, «prénom anglais masculin (diminutif de Joseph».

Remarque. — Par quelle gymnastique le sein d’une femme en est-il venu à être affublé du nom de jos au Québec ? Malgré sa forme anglaise, ce mot n’a point cette signification en anglais. Dans cette langue, Jos est un nom propre abrégeant un des trois prénoms suivants : Joseph, Joshua et Josiah.

L’histoire du français au Québec nous apprend qu’on y utilisait autrefois l’expression saint-joseph pour désigner le sein. On peut présumer qu’on a voulu dissimuler le lien entre religion et érotisme en remplaçant le terme par sa forme réduite anglaise «désanctifiée».

Pour une autre désignation du sein par un nom propre, voir : robert.

On veut bien, mais cela ne fait que déplacer la question : pourquoi saint-joseph pour sein ?

 

[Complément du 5 novembre 2015]

Le Journal de Montréal annonce qu’une enseignante de Saint-Basile-le-Grand a décidé de changer les paroles de «23 décembre» de Beau dommage, cette chanson devant être interprétée par ses élèves de la chorale de l’école primaire de la Mosaïque : «ti-cul» deviendrait «ti-gars». «“L’enseignante m’a dit qu’elle ne se sentait pas à l’aise avec le mot, surtout que le spectacle sera présenté devant des tout-petits de la maternelle à la 6e année”, rapporte Maryse St-Arnaud, porte-parole de la commission scolaire.»

Autres temps, autres mœurs.

 

Références

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise, Montréal, VLB éditeur, 1980, 574 p.

Ducharme, Réjean, Gros mots, Paris, Gallimard, 1999, 310 p.

CC BY-NC 4.0 Cette œuvre est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d'Utilisation Commerciale 4.0.

Auteur : Benoît Melançon

Professeur, chercheur, blogueur, éditeur, essayiste, bibliographe, chroniqueur radiophonique épisodique, conférencier. Préfère Jackie Robinson à Maurice Richard.

5 réflexions au sujet de “Les seins de Ginette”

  1. Une autre occurrence du mot «jos» dans la chanson québécoise : «Essaye donc pas» de Paul Piché (À qui appartient l’beau temps?, 1977). «Brigitte Bardot avait vraiment des trop gros jos pour tes p’tits os.»

  2. Mon hypothèse sur l’origine du mot « djo » (« djeau » chez Ducharme). Dans la langue verte, le sein est, entre autres, désigné sous le vocable de « robert » (« T’a vu sa paire de roberts! »), parce qu’il existait une marque de biberon Robert, tout simplement. Or il apparaît qu’une entreprise poitevine (et cognaçaise plus précisément), donc d’une province qui a fourni un fort contingent d’émigrés vers le Québec, fabriquait fin XIXe un biberon à huile de foie de morue baptisé « biberon Joseph ». Ne peut-on pas imaginer que Joseph (réduit à djo) ait connu le même sort que Robert ?
    http://www.histoire-du-biberon.com/biberons/Artisanat/GF/Joseph01GF.jpg

    1. Petite précision qui renforce ce glissement d’usage du nom du biberon-Joseph à celui de la paire de seins (les djos) : le biberon de fer-blanc se compose de deux coupelles coniques, la seconde de taille plus modeste se glissant dans la première, ce qui devait permettre au nourrisson de têter en même temps l’huile de foie de morue (contenue par la petite coupelle) et un liquide autre dans la grande coupelle à fonction d’excipient gustatif. Pour avoir inventé le corset qui porte sa griffe, on peut imaginer que Jean-Paul Gaultier a été, bébé, nourri au biberon-Joseph !
      http://www.histoire-du-biberon.com/biberons/Artisanat/GF/Joseph03GF.jpg

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