L’échelle de la bêtise
Publié le 15 novembre 2011
Soit les deux phrases suivantes.
«Bon, Landquist vient de s’enfarger dans le juge de ligne, maudit sacrament de gnochon, pardonnez-moi mon Père» (William S. Messier, Townships, p. 38).
«Il a un sourire un peu niochon» (Éric McComber, la Solde, p. 137).
Laissons de côté le fait, pour Landquist, d’avoir trébuché («s’enfarger») à cause d’un officiel («juge de ligne»); les amateurs de hockey savent que cela ne se fait pas. Laissons aussi de côté ce «sacrament», juron d’inspiration religieuse («sacrement»), comme il y en a tant au Québec. Concentrons-nous sur le «gnochon» / «niochon», ces deux mots, nom ou adjectif, renvoyant à la même réalité : le peu doué.
Dans la Belle Province, l’échelle de la bêtise est d’une grande subtilité. Comment distinguer l’épais du moron, le nono du tarla, le toton du twit, le deux de pique du ti-coune et du niaiseux — et tous ceux-là du gnochon / niochon ? Comme c’est si souvent le cas en matière de langue, l’unanimité serait difficile à obtenir sur pareille hiérarchie de la nigauderie.
À titre d’hypothèse, l’Oreille tendue postule que, dans la litanie des tarés, seul «moron» est rédhibitoire. Il est possible de trouver des circonstances atténuantes à l’épais, au nono, au tarla, au toton, au twit, aux deux de pique, au ti-coune, au niaiseux et au gnochon / niochon. Le moron n’en a jamais : sa bêtise est profonde, et incorrigible.
P.S.—La féminisation de ces qualificatifs est complexe. Deux de pique et ti-coune sont épicènes. C’est probablement le cas aussi pour tarla et twit, encore que les attestations soient rares (une twitt ?). Nono et toton ne sont pas épicènes et, sauf erreur, n’ont pas de forme féminine. D’autres mots construisent leur féminin sur les modèles connus : épais / épaisse, moron / moronne, niaiseux / niaiseuse, gnochon / gnochonne, niochon / niochonne. Ça fait désordre.
Références
McComber, Éric, la Solde, Montréal, La mèche, 2011, 218 p. Ill.
Messier, William S., Townships. Récits d’origine, Montréal, Marchands de feuilles, 2009, 111 p.
9 réactions sur L’échelle de la bêtise
Déjà entendu « Tarlatte »… mais c’est très laid
« Nounounne » n’est-il pas le féminin attesté de Nono?
«Une tarla» ou «une tarlatte» ? Les deux se disent, en effet.
«Nounoune» pour «nono» au féminin ? Il semble à l’Oreille tendue que le mot s’indexe plutôt sur la série guidoune / pitoune / poupoune / coucoune / toutoune / etc., mais elle n’en mettrait pas sa main au feu.
De deux nonos, si l’un d’eux est une femme, je dirai d’elle sans hésiter qu’elle est nounoune.
Mais s’il s’agit de deux tarlas, je dirai de la femme qu’elle est tarlaise.
Il est vrai qu’il y a compétition entre «tarla» et «tarlais».
L’Oreille tendue a aujourd’hui la mine basse. [...]
Une twit ça sonne faux, où à tout le moins, un peu fabriqué.
Faut rajouter un adjectif.
Une crisse de twit sonne déjà mieux.
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Chic blog! Je repasserai!
[...] Il y a les jurons qui donnent des verbes : tabarnak enfante tabarnaker. Il y a ceux à qui nous devons des adverbes : de crisse naît crissement. Il y a encore ceux qui se démultiplient : décâlisser donne de l’expansion à câlisse. [...]
[...] Certains lecteurs de ce blogue se sont demandé récemment si le mot n’est pas la forme féminine de nono [...]
On grandit, et on s’imagine que les mots de son enfance disparaissent avec elle. [...]