Au carré

La nomenclature de la Base de données lexicographiques panfrancophone ne connaît pas le mot, non plus que le Dictionnaire de la langue québécoise (1980) de Léandre Bergeron et son Supplément (1981) ou le Petit Robert (édition numérique de 2010).

L’Oreille tendue l’a néanmoins entendu dans la bouche de @MadameChos à l’émission la Sphère de la radio de Radio-Canada le 8 septembre. Et elle l’a lu récemment sur Twitter chez @mpoulin, @kick1972 et @EmmaG.

Ce mot ? Malaisant.

Il s’emploie pour désigner un sentiment de malaise chez celui qui parle. On peut trouver malaisant de regarder un film ou une émission de télévision, d’entendre une conversation, d’assister à un événement.

Ce sentiment de malaise est toutefois redoublé devant le mot lui-même. D’où vient-il ? De France ? Le Glossaire de l’ancien parler gâtinais répertorie le mot, en un sens différent («malaisé, difficile»), mais pas le verbe malaiser; malaisant n’en serait donc pas le participe présent. Est-il construit sur le modèle de dérangeant, dont il partage le sens («Qui dérange, provoque un malaise moral, une remise en question») ?

Un mot du malaise, donc, qui crée un malaise étymologique. Un malaise au carré.

 

[Complément du 2 janvier 2014]

Dans le cadre de la revue télévisée annuelle Bye bye (télévision de Radio-Canada, 31 décembre 2013), on a prononcé (au moins) deux fois le mot malaisant au cours des quatorze premières minutes. Mise en abyme ?

 

[Complément du 7 juin 2014]

L’Oreille tendue avait l’impression que le mot était surtout en usage au Québec. Elle vient de l’entendre dans la bouche de Jean-Marc Lalanne, critique de cinéma à l’émission radiophonique le Masque et la plume de France inter (livraison du 1er juin 2014). Elle a maintenant un petit doute.

 

[Complément du 17 juillet 2014]

Dans le plus récent numéro de la revue Québec français (2014) , Ludmila Bovet retrace le parcours historique de malaisant et réfléchit à son sens. Conclusion : «Il n’y a pas de doute, malaisant est un mot utile; plus rapide, plus expressif qu’une périphrase du genre de “qui crée un malaise” ou “qui met mal à l’aise”. D’autre part, on ne peut le suspecter d’être un anglicisme. C’est vrai qu’il ne figure pas dans les dictionnaires français, mais le verbe malaiser a bel et bien été en usage dans l’ancien français; malaisant l’a été aussi dans certaines régions de France. Ce qui est intéressant, c’est qu’il resurgit avec un sens différent de celui qu’il avait autrefois. Ce nouveau sens est tout à fait conforme à ceux du verbe : “incommoder”, “gêner”, “tourmenter”, qui découlent de malaise, un état contraire à l’aise. […] Malaisant est peut-être malsonnant. On s’y habituera ou on l’oubliera» (p. 11).

 

[Complément du 29 décembre 2018]

Titre d’un article d’un grand quotidien belge : «“Malaisant” sacré nouveau mot de l’année par les lecteurs du “Soir”» (26 décembre 2018).

Explication de ce choix :

Pour Michel Francard, linguiste de l’UCL [Université catholique de Louvain], chroniqueur dans ces colonnes et président du jury du nouveau mot de l’année, la fortune de malaisant tient à son caractère «aisément compréhensible et facile à retenir». «En matière d’innovation lexicale, les jeunes jouent un rôle important, souligne Michel Francard. Le succès de malaisant l’illustre une nouvelle fois. De façon plus générale, je dirais que le terme a aussi l’avantage d’être bien en phase avec les temps que nous vivons, marqués par l’incertitude, la précarité, la violence. D’où le profond malaise que cela engendre dans notre société», ajoute-t-il.

Étymologie :

Il est à noter à cet égard que le terme est d’abord apparu au Québec où il s’est implanté avec la signification qu’on lui connaît désormais de ce côté de l’Atlantique. À l’époque, plusieurs linguistes s’étaient interrogés sur cet usage neuf avant de conclure notamment qu’il était lié à une économie, à une ellipse dans le jargon : il est en effet plus rapide et plus direct d’employer malaisant que de parler de situations «qui créent un malaise» ou qui «mettent mal à l’aise». «La diffusion de malaisant de ce côté de l’Atlantique est presque un retour aux sources, explique pour sa part Michel Francard. À l’origine de cet adjectif, il y a le verbe malaiser qui signifie “incommoder, gêner, tourmenter”. Il était connu dans l’ancienne langue française et il a survécu jusqu’à l’époque moderne dans certaines régions de France.»

Commentaire de Michel Francard sur Twitter :

 

[Complément du 10 septembre 2019]

Il existe une hésitation chez certains devant l’emploi du mot. La typographie en est le signe.

Guillemets : «Or, ce rappel du principe “dura lex, sed lex” était à côté de la plaque. Le projet de loi 21 ne relevait ni du droit criminel ni du droit pénal. La police n’avait rien à faire là-dedans. De la part de la ministre de la Sécurité publique, c’était “malaisant”» (le Journal de Québec, 10 septembre 2019).

Italiques : «Malaisant, comme disent les jeunes» (Miniatures indiennes, p. 12).

Malaise, encore.

 

Références

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise, Montréal, VLB éditeur, 1980, 574 p.

Bergeron, Léandre, Dictionnaire de la langue québécoise précédé de la Charte de la langue québécoise. Supplément 1981, Montréal, VLB éditeur, 1981, 168 p.

Bovet, Ludmila, «“Malaisant” : intrus ou revenant ?», Québec français, 172, 2014, p. 10-11. URL : <http://www.erudit.org/culture/qf1076656/qf01455/71999ac.pdf>.

Hébert, François, Miniatures indiennes. Roman, Montréal, Leméac, 2019, 174 p.

CC BY-NC 4.0 Cette œuvre est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d'Utilisation Commerciale 4.0.

Auteur : Benoît Melançon

Professeur, chercheur, blogueur, éditeur, essayiste, bibliographe, chroniqueur radiophonique épisodique, conférencier. Préfère Jackie Robinson à Maurice Richard.

11 réflexions au sujet de “Au carré”

    1. C’est l’acte illocutoire! Quand «le dire» c’est la même chose que «le faire». Par exemple, lorsque le célébrant annonce «je vous déclare maintenant mari et femme» ou plus simplement, quand on dit «je vous remercie». Est-ce que c’est ça que vous cherchiez?

  1. C’est un anglicisme, copié sur le mot ‘awkward’, voilà tout.
    Ce n’est pas parce que le mot vient d’un verbe utilisé je-ne-sais-où en France, entre mars 1504 et avril 1738 ou peu importe, que ça le rend français.
    Les anglophones utilisent le mot ‘awkward’ assez souvent. Un tel mot manquait aux Québécois qui ont créé ‘malaisant’. Pas besoin de se voiler la face, pas de honte à avoir. On devrait commencer à utiliser ce mot en France je trouve.

  2. Ça me semble plutôt formé sur le substantif malaise que sur un prétendu verbe malaiser. Pour avoir été formé sur malaiser, il aurait d’abord fallu que ce verbe ait été en français québécois:
    1) présent, ce qui n’est pas le cas, du moins à ma connaissance;
    2) suffisamment fréquent (mais ce critère ne s’applique pas, puisqu’il est absent!).
    Le substantif malaise lui, à la différence du verbe, est bien attesté et bien fréquent. La formation sur malaise devient tout à fait possible avec le suffixe -ant, sur le modèle d’autres emplois adjectivaux signalés par Madame Bovet: dérangeant, troublant (qui eux, sont probablement plutôt formés sur les verbes correspondants, mais créent un paradigme sur lequel d’autre formations d’origine non verbales – malaisant – peuvent s’aligner).

  3. Bonjour et merci pour cet article très intéressant.
    Nous vivons en région parisienne et je viens de trouver « malaisant » dans un devoir de français de mon fils de 11 ans décrivant le tableau de Goya « Saturne dévorant un de ses fils ».
    Il me dit l’avoir entendu sur YouTube.
    Le terme n’a pas l’air de choquer ses camarades ou sa professeure même si personnellement je le trouve comme vous dites malsonnant.
    Cordialement.

  4. Bonjour Monsieur,
    Arrivant 6 ans après la bataille, j’ai l’impression de dater bien davantage encore que le terme qui provoque ce malaise. Plutôt porté sur le seizième siècle, je ne me souviens pas avoir croisé le mot une seule fois dans la littérature de ce temps. Sa présence dans un dictionnaire d’époque n’atteste pas de son utilisation, pas plus que les mots d’aujourd’hui.
    Habitant Toulouse, je l’ai entendu pour la première fois dans une conversation entre mon fils de 11 ans et ses amis au début de cette année, et depuis, ils l’emploient tous et à tout bout de champ, pour désigner la moindre gêne.
    Le mot n’est pas laid en lui-même, mais s’il met mal à l’aise, c’est aussi du fait qu’il n’a pas de contraire.On peut être bien aise, on n’est pas « bienaisant ».
    La langue a déjà d’autres réponses que ce vague « malaisant » : « troublant », « gênant », voire « inquiétant ». Ces mots-là précisent la nature du malaise.
    Tandis que « malaisant » demeure un tantinet « malaisant. »

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